Vacarme 41 / chantier généalogies d’une rupture
Écrivain à ses heures gagnées, collaborateur de Vacarme depuis ses origines, informaticien et père de famille le reste du temps, François Rosset vient de publier À ma décharge, son cinquième roman, aux Éditions Michalon. Vaste monologue intérieur du président Jacques Chirac, entre Molly Bloom masculinisée et continentalisée, Achab de barrières et président Schreber. On ne saurait dire que celui-ci en sort grandi ou justifié. Mais il ne s’agit pas non plus d’une diatribe ou d’une critique féroce, plutôt d’un accompagnement effaré, un peu au sens où l’anti-psychiatrie des années 1970 soutenait qu’il n’y avait rien à juger, ni à interpréter chez les grands délirants, seulement un mouvement à suivre jusqu’au point de leurs bifurcations, de leurs renversements ou de leurs évidements toujours possibles. « Si j’ai échoué », énonce ainsi le Chirac de Rosset, « ce fut en échouant à communiquer l’enthousiasme dont ma nature déborde, à transcrire sur une feuille de route lisible par mes troupes les visions qu’il me procurait. [...] Comment le dire autrement ? je suis un homme de parole, un homme de peuplement par la parole, qui trouve dans le silence le lieu de la joie véritable ». À l’heure où Nicolas Sarkozy, qui est sans doute à la fois son vrai fils spirituel, son ultime meurtrier et son ennemi le plus intime, lui a succédé, il nous a paru intéressant d’interroger François Rosset sur le sens et le non-sens d’une telle fascination pour ce discours infini qui ne serait ou n’aura été que du semblant.
Chirac a fini dans une solitude profonde et un dénigrement pratiquement universel. Il n’y a plus que les juges qui ne l’ont pas oublié. Une sorte de Richard II pathético-comique. Au contraire, Nicolas Sarkozy est aujourd’hui quasi-universel et fascine tous les médias. Or, c’est le moment que vous choisissez pour publier, même pas un livre sur Jacques Chirac, mais le roman de Chirac, où il n’est pas question de Sarkozy, mais de beaucoup d’autres, de Villepin et Juppé (qui semblent fondus dans Maudrechine, une vieille connaissance de vos lecteurs), de Pasqua, de M. F. Garaud. Êtes-vous bien sérieux, M. Rosset ? Qu’est-ce qui vous a pris ?
Vous n’avez rien compris. Si j’ai d’abord été fasciné par la figure de Chirac — moins le personnage que la figure, et même moins la figure que le flot : cet homme est un flot —, c’est par le contraste parfait qu’il présente entre le brio dans la conquête et la pétrification comique dans l’exercice du pouvoir. Quand on regarde en effet sa vie depuis ses premiers pas sous de Gaulle et au ministère de l’Agriculture jusqu’à 1995, on a tout de même affaire à un grand conquérant barbare, capable des pires trahisons (avec Chaban puis Giscard), des pires bassesses (le bruit et l’odeur), des plus complètes palinodies, qui adore les campagnes électorales, les bains de foule, les combats. Mais depuis 1995, ce n’est plus rien : on ne sent plus ni boussole, ni cap, ni direction, seulement un flot qui consomme ses conseillers plutôt qu’il ne les suit et se perd dans des ratiocinations infinies. Comme si l’ambiance fin de règne avait commencé dès le départ : il était d’avance un président pour rien. De ce point de vue, ce n’est pas Chirac, c’est le Chirac Président qui m’intéressait : une sorte d’incarnation formidable du vide, du vide qui est peut-être au cœur de tout désir de conquête. Quand on a conquis, il n’y a plus rien à désirer. C’est fascinant ce grand animal politique, cette grande machine désirante réduite ainsi du jour au lendemain au néant de son désir. Certes, pendant douze ans, on le voit encore entouré d’obligés, de conseillers occultes, d’intellectuels déclassés. Mais tous ne semblent plus graviter qu’autour d’une zone de vide central. Cette zone qu’on connaît peut-être tous, où on se retrouve face à soi-même, c’est-à-dire face au néant. Or, il est quand même troublant de constater combien Chirac a pu incarner publiquement, même à son corps défendant, cette intimité terrible. Il porte son creux absolu jusqu’à la dernière marche du pouvoir, et ensuite, quand il y parvient, il tombe dedans à jamais. C’est beau comme un apologue chinois. […]
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