Vacarme 41 / lignes

lutte de classes, année zéro

par Pierre Zaoui

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Depuis des mois, des années, on entend la droite se déchaîner face à une gauche muette ou caricaturale sur l’inanité de l’idée de lutte de classes. Le 10 juillet dernier, Christine Lagarde déclarait encore que « la lutte des classes était une chose essentielle pour les livres d’histoire ». Il n’est pourtant pas sûr que la droite d’aujourd’hui méprise autant qu’elle le prétend cet étrange concept, inventé et réinventé par ceux-là même qui la perdent au quotidien. Et il est encore moins sûr qu’une gauche qui se veut moderne puisse jamais se reconstruire sur son déni. Ouverture d’une nouvelle ligne sans certitude.

Parmi les événements les plus comiques qui ont précédé l’effondrement de l’URSS, on devrait sans doute compter la décision formidable de la Douma de voter une loi abolissant la lutte de classes au début de l’année 1988. Comme si l’Union soviétique avec sa classe militaro-bureaucratique avait jamais été l’instigatrice d’une lutte de classes universelle qu’elle pouvait renoncer par décret. Comme si, plus encore, un parlement pouvait avoir la moindre influence sur une lutte censée se dérouler intégralement en deçà de lui. Et comme si, plus fondamentalement, il suffisait d’abolir le mot pour abolir la chose. Malgré tout, qu’une telle idée ait pu seulement germer dans la tête de Gorbatchev et de ses conseillers, qu’une telle confusion ait pu ainsi régner entre réalité et discours, classe et État, classe dominée et classe dominante, en dit peut-être long sur l’état d’indigence dans lequel ce pauvre concept de lutte de classes avait fini par être abandonné. Prendre au sérieux un tel constat oblige même à le porter jusqu’à sa formulation la plus critique : près d’un siècle de travail de marxiste-léninistes et de socio-démocrates mêlés — tous reconnaissant la pertinence de la lutte de classes, mais les uns pour l’enflammer, les autres pour l’aménager en trouvant une solution de compromis au profit de la classe dominée — aurait ainsi conduit à un gorbatchévisme universel et à moitié honteux consistant à reconnaître que le concept de « lutte de classes » était un concept révolutionnaire, et que par définition on ne réforme pas le prétendu moteur des révolutions — on l’oublie ou on attend que le « réel », comme on disait avant, c’est-à-dire la violence collective et inanticipable, le rappelle à notre bon souvenir. Plus précisément, un tel « gorbatchevisme universel » signifie reconnaître une quadruple impasse après plus d’un siècle de vain combat pour la victoire finale des classes dominées : soit réduire la lutte de classes à un objet de foi ou d’imprécation compulsive (c’est le « maillon décisif » comme le martelait Althusser) ; soit oublier les classes et se concentrer sur les luttes quelles qu’elles soient (les luttes ! les luttes !) ; soit oublier les luttes et se concentrer sur l’offre politique dans un marché libéral (où il n’y a plus de classes, que des individus démocratiques libres de choisir) ; soit tout oublier, et la foi, et les luttes, et les classes, et ne plus penser qu’à sa pomme avant qu’elle ne tombe. […]

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