Vacarme 42 / lignes lignes

l’impossible dépassement

par Pierre Zaoui

Dans le numéro précédent, on tentait de rappeler combien la lutte de classe était, au moins aujourd’hui, une réalité, si ce n’est nommée et assumée, du moins mise en pratique essentiellement par la droite. Cette fois, il s’agit plutôt d’examiner le revers de cette proposition. Pourquoi la gauche ne cesse pas, depuis mai 1968, d’essayer de dépasser le concept de lutte de classe. Et pourquoi elle n’y parvient pas. Panorama.

Il n’est peut-être pas si difficile d’ouvrir la boîte noire d’une conscience de gauche d’aujourd’hui. On y retrouvera alors toujours une vague sensibilité privée et un vague théâtre public teintés l’une et l’autre d’une lutte de classe qu’on croyait oubliée. La sensibilité, on la trouvera aussi bien dans ses instants de joie spontanée à chaque fois qu’un exploité ou un opprimé parvient à se redresser pour mettre une gifle à son exploiteur ou à son oppresseur que dans ses moments d’exaspération à l’encontre de ses collègues ou de ses voisins, ceux-ci étant toujours caractérisés par un « tous des petits-bourgeois » dans lequel on reconnaîtra aisément l’un des rejetons indiscutables des antiques ferveurs stratégiques « classe contre classe » et « Dieu vomit les tièdes ». Quant au théâtre public, il s’apercevra aussi bien dans la distanciation nécessaire pour parvenir à crier « tous ensemble » dans une manifestation de 200 personnes que dans le masque un peu mal ajusté qui recouvre soudain son visage avant d’expliquer à ses camarades de lutte (par exemple ceux de la manifestation précédente) que c’est vraiment sans joie qu’elle part cet hiver non seulement au ski mais en plus en famille. Du même coup, on comprend aisément qu’une telle sensibilité et un tel théâtre demeurent au rang de bruit parasite duquel on serait bien en peine d’extraire ni idée ni croyance. Et en discours on préfèrera alors mettre en avant ses combats singuliers, locaux, hétérogènes les uns aux autres, dans le refus de toute synthèse et de tout surplomb, c’est-à-dire le refus de tout prêtre qui viendrait lui expliquer que le sens de son combat est plus profond qu’elle ne le croit et qu’il en détient seul la clé.

Et pourtant il est possible qu’au matin du grand soir on s’aperçoive que c’était au fond cela et exclusivement cela, simplement ce bruit, qui constituait le coeur essentiel de sa conscience de gauche et même plus : de tout son être de gauche. À l’origine de cette hypothèse, le constat de l’impossibilité apparente à dépasser longtemps ce sentiment d’une lutte de classe entendue non comme concept opératoire mais comme structure peut-être plus profonde de tout engagement politique à gauche. Essayons en effet d’en retraverser les différentes tentatives.

1 L’impossible dépassement moral. La première tentative, qui est à maints égards la plus forte, pour rejeter le concept de lutte de classe provient sans doute d’une raison morale. Qui se déploie succinctement en trois temps. Premièrement, la lutte des classes, dès qu’on l’entend en un sens non pas descriptif mais politique, donc d’une manière ou d’une autre apologétique, sonne comme un blanc-seing donné à tous les crimes du communisme. On a beau regimber un peu devant l’idée réactionnaire de « génocide de classe », ou devant la mise en parallèle de la Kolyma et d’Auschwitz il faut bien reconnaître que la guerre civile de 1917 à 1921, non seulement contre les blancs, mais aussi contre les anarchistes, les socio-révolutionnaires, les menchéviks, les socialistes, que la dékoulakisation, que -l’abjecte famine imposée aux Ukrainiens entre 1932 et 1934, que la révolution culturelle chinoise, que l’auto-génocide des Khmers rouges, que les camps cubains au-delà même des goulags russes, non, c’est trop, c’est inassumable, il faut en finir, on ne peut plus décemment parler de lutte de classe. Deuxièmement, puisqu’il faut bien répondre à ceux qui ont soutenu la légitimité de la lutte de classe tout en critiquant du départ les abjections commises par les communismes dit « réels », on notera qu’il n’y a tout simplement pas de légitimation morale possible de la violence et que la lutte de classe ne peut être rien d’autre que cela en son slogan. Troisièmement, parce que la lutte de classe ne peut être autre chose qu’une violence puisqu’elle s’enracine dans la haine de la classe, dans le ressentiment, dans le désir insatiable de revanche. […]

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