Vacarme 42 / chantier la France pavillonnaire

tailler la route

à propos d’« Edward aux mains d’argent »

par Mathieu Potte-Bonneville

Qu’est-il encore possible de vivre dans l’univers pavillonnaire américain ? Dans Edward scissorhands, la silhouette sombre et la maigreur d’Edward, ses talents de jardinier et de coiffeur aux mains d’argent ne suffiront pas à percer l’opacité d’une ville sans ombre, sans envers, sans dehors, sans histoire. Comme si, pour Tim Burton, il fallait plus qu’un coup de ciseau pour fendre l’imaginaire clos de ce monde gelé par la conformité.

C’est une plaine de maisons pastel que surplombe une colline noire. Les premières, au long des contre-allées, déplient jusqu’à l’horizon une théorie de tuiles mécaniques, de façades rectangulaires où s’enchâssent, décorées de losanges, les grandes portes roulantes donnant sur les garages individuels. La seconde leur oppose ses forêts imprécises, sa silhouette de cinéma muet et les clochetons de son manoir ; visible de chaque fenêtre, nul ne s’y aventure jamais. L’histoire raconte ce qui advint lorsque l’ambassadrice des produits de beauté Avon, qu’aucune cliente de la plaine ne voulait ce jour-là recevoir, escalada la colline, y recueillit un Pinocchio gothique dont l’ébéniste n’avait pu avant de mourir remplacer les mains provisoires faites de longs ciseaux. Le film suit l’accueil de cet Edward par la petite communauté de la ville, d’abord émerveillée de sa manière de sculpter les buis, la glace ou les cheveux, puis réticente, envieuse, effrayée, haineuse. Fait remarquable, aucune forme de happy end ne réconcilie in extremis la plaine et la colline, où Edward finit par retourner. La trajectoire est plutôt celle des mythes de séparation où mortels et immortels deviennent ce qu’ils sont en renonçant, à jamais, à se fréquenter : la fable, d’être racontée par l’amoureuse adolescente devenue vieille femme, témoigne qu’avec cette rencontre, les suburbs auront au moins appris à vieillir, et le ciel à neiger.

Le thème dont se saisit Edward aux mains d’argent n’a certes rien de neuf : conte moral sur l’intolérance, le film explore surtout la façon dont l’univers pavillonnaire américain, parce qu’il promet d’un même souffle l’intimité du foyer et celle de la community, doit exclure et rejeter hors-champ tout ce qui pourrait interrompre cette parfaite réversibilité des scènes d’intérieur et d’extérieur, la pleine égalité, éclairée en studio, de la maison et de la ville, ne laissant à ses habitants que le vertige et l’angoisse d’un monde où l’on se sent partout chez soi. Qu’un tel monde, parce qu’expurgé de toute Unheimlichkeit, soit parfaitement inhabitable, qu’il sus- cite la terreur et l’impatience de voir surgir des monstres auxquels au moins il deviendrait possible d’accrocher le sentiment d’étrangeté (comme les enfants s’inventent des croquemitaines pour avoir moins peur du noir), c’est après tout le pont-aux-ânes d’une grande part de la production cinématographique, littéraire ou télévisuelle américaine. Avec la même rigueur qui conduisit ce pays sans cheminées à inventer le Père Noël, l’absence de caves, de greniers, de châteaux et de ruines y suscite une inextinguible soif de hantise, de passions meurtrières sous des visages lisses, de squelettes enfouis sous les maisons trop neuves. […]

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publié dans Vacarme 42 hiver 2008

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