Vacarme 42 / cahier
à propos de « He Fengming » de Wang Bing
Que la démarche documentaire soit affaire de « restitution » s’entend en plusieurs sens : l’attention portée aux acteurs de l’histoire, le souci de restituer leur expérience, ne saurait aller sans les moyens propres à leur rendre ce qui leur revient, pour que la caméra ne devienne pas l’outil d’une spoliation de plus. Au coeur du cinéma de Wang Bing, travaille une question : à qui prend-on ce que l’on donne à voir et à entendre, et quelle égalité trouver dans cet échange ?
Pendant trois heures, He Fengming se raconte. Elle dit comment, jeune fille enthousiasmée par la révolution maoïste, elle renonça à devenir étudiante pour tenir la rubrique agricole dans un journal prolétarien où travaillait celui qu’elle allait épouser. Elle évoque la façon dont, en 1957, son mari répondit à l’invitation de Mao de laisser « cent fleurs » s’épanouir, en rédigeant trois articles critiques à l’égard de la bureaucratisation du parti. Elle décrit la volte-face des autorités, l’accusation de complot « droitiste » qui tomba sur son couple, les séances d’autocritique, l’humiliation publique, la condamnation à la déportation dans des camps de travail, la séparation forcée des époux, les années passées à se nourrir de racines ou de graines d’orchidées, la raréfaction des lettres du mari, la décision qu’elle prit de se porter à son secours dans le camp d’hommes où les prisonniers tombaient comme des mouches, la découverte de sa mort à son arrivée, le retour et la suspicion qui pesa sur elle jusqu’à la révolution culturelle où elle fut à nouveau déportée. Elle parle d’un seul trait, les yeux mi-clos, comme recueillis sur la précision d’un souvenir, de la douceur d’une nuit avec l’homme aimé au temps le plus fort de leur infamie, de la froidure du jour dans le désert de Gobi, du vol quotidien de pincées de farine dont elle faisait clandestinement des boulettes. À peine si elle s’adresse à son interlocuteur invisible : une fois seulement, elle suggère qu’il sait déjà tout cela, qu’il a rencontré d’autres survivants des camps, et l’on comprend que cette Chronique d’une femme chinoise, dernier film en date de Wang Bing, fut aussi pour lui l’étape d’un autre travail : le réalisateur tournera bientôt une fiction sur les camps de prisonniers « droitiers » de la fin des années 1950, dont certains éléments démarqueront clairement l’histoire du mari de He Fengming. [1]
De fait, le dispositif est aussi austère que pourrait l’être celui d’un document brut. À de rares transgressions près, la vieille dame est filmée frontalement par une mini-DV fixe, dans un cadre assez plat : l’épais fauteuil où elle est installée, une table basse surchargée au premier plan, un mur couvert de pauvres étagères et de tableaux sans grâce. Le prologue du film permet de situer la visée d’une mise en scène aussi spartiate : avant de s’installer dans l’appartement de He Fengming pour ne plus le quitter, la caméra l’a suivie, traversant un froid quartier de barres d’immeubles pour rentrer chez elle. C’est donc par son dos qu’on a fait d’abord connaissance avec elle, selon un dispositif éprouvé dans À l’Ouest des rails : filmer, pour Wang Bing, c’est avant toute chose marcher dans les traces de l’autre ; moins aller au devant de lui qu’emboîter son pas, et se montrer tout au plus disponible au hasard ou à l’accident qui pourrait requérir un coup de main. Bientôt, le film donnera d’autres occasions de constater cette politesse du convive en quoi consiste chez lui la mise en scène, qui tranche sur la brutalité intrusive du tout-venant documentaire. Dans le salon qu’aura progressivement envahi la pénombre, on entendra la voix du réalisateur risquer sa seule interruption du discours fleuve de la vieille dame, en demandant timidement si elle veut bien allumer. S’il est vrai que la vocation d’un documentaire est de mettre en lumière, au double sens du terme, ce qui ne l’est pas encore, Wang Bing en délègue drôlatiquement le soin à celle que son film donne à voir et à entendre. Au-delà de la délicatesse de la posture, au-delà même de la radicalité d’un plan que le réalisateur laisse durer jusqu’à la limite de la visibilité, affirmant par là sa confiance dans les puissances d’évocation du récit, cette affaire de lumière est d’abord chez lui morale de réalisateur : on n’y voyait pas beaucoup mieux dans telle séquence d’À l’Ouest des rails, dont la seule lumière émanait de quelques lampes à pétrole, après que l’électricité avait été coupée sur le site par mesure de rétorsion ; mais on y éprouvait concrètement la solidarité du film et de son sujet, pareillement éclairés à la même source. « Pardonnez-moi, pouvez-vous allumer s’il vous plaît ? », et la vieille dame quitte son fauteuil, s’en va appuyer sur l’interrupteur, revient tranquillement à sa place rendue à la clarté pour des spectateurs dont les yeux peinaient à distinguer ses traits et reprend son récit là où elle l’avait interrompu. […]
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[1] Pourvu que le fait de parler d’un film jusqu’à présent très peu montré en France, sinon dans quelques festivals, ne soit pas perçu
comme une outrecuidance. La rareté actuelle de He Fengming
s’expliquerait notamment par le souci de ne pas compromettre les
autorisations du tournage du film de fiction que Wang Bing s’apprête
à tourner sur les lieux mêmes des camps. Gageons, en tout cas, que ce
documentaireaura bientôt une carrière DVD, à l’instar du précédent
— magnifique — d’À l’Ouest des rails.