Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui

l’éducation horizontale

entretien avec François de Singly

entretien réalisé par Stany Grelet, Victoire Patouillard & Sacha Zilberfarb

Asymétrie des positions, verticalité des relations, modèle répressif d’éducation : la famille constituait en 1968 le lieu emblématique d’expression et de contestation de l’autorité. Quarante ans plus tard, c’est peut-être l’institution familiale qui s’est le plus profondément démocratisée suscitant en retour des plaidoyers inquiets pour plus de Père et d’Autorité. À contre-courant de ces analyses, François de Singly nous invite à nous réjouir de cette évolution qui fait de la relation parents/enfants un terrain d’expérimentation.

Diriez-vous que votre sociologie, dans la mesure où elle décrit sans effroi une démocratisation des relations familiales, est anti-autoritaire ?

En fait, je dois avoir l’esprit de contradiction. Je n’étais pas anti-autoritaire dans les années 1970, à une époque où la plupart l’étaient, à gauche. J’ai changé de position. Et aujourd’hui, dans les débats sur la famille notamment, y compris à gauche, c’est le grand retour de la loi du Père…

Vous avez changé de position, dites-vous ?

Je m’inscris en thèse en 1970 sur l’éducation morale dans la famille, sous la direction de Jean-Claude Passeron. A l’époque, je suis sur une ligne Bourdieu-Passeron : je dénonce la poudre aux yeux de l’éducation anti-autoritaire, type Freinet. L’argument, c’était : il y a un rapport de domination objectif (entre professeurs et élèves, parents et enfants, etc.), habillé par une idéologie. Cela avait pour conséquence de considérer les idées anti-autoritaires comme la pire des idéologies puisqu’elles étaient un masque ayant l’apparence de l’absence de masque. A la fin des Héritiers était proposée une pédagogie « rationnelle » : assumer la logique d’autorité, en l’explicitant, pour casser la reproduction sociale ; par exemple, ne jamais utiliser un mot sans l’avoir défini, par opposition à la culture bourgeoise allusive, héritée, qu’on peut respirer naturellement. Le rapport pédagogique n’avait pas à être transformé autrement.

Mes lectures et mes enquêtes ultérieures m’ont éloigné de cette manière de voir. Je pense que certaines féministes m’y ont aidé par excès : à tout lire en termes de domination et de masque, on finit par préférer la domination des hommes sur les femmes là où elle s’exprime dans la plus grande brutalité et donc la plus grande clarté. Ainsi, si on pousse cette argumentation jusqu’à l’absurde — cela a été écrit à l’époque — le plus grand salaud ce n’est pas le mari qui bat sa femme, mais celui qui l’embrasse, car ainsi il extorque insidieusement encore plus de travail gratuit. J’avoue que j’ai une résistance très forte à cette idée, sans doute moins savante que personnelle. Même Bourdieu a été obligé de le concéder, dans un Post-scriptum à La domination masculine : la logique de l’amour ne détruit pas la logique de la domination, mais elle n’en est pas seulement le masque ; les deux se croisent, chacune suivant son existence.

Et aujourd’hui, vous, où en êtes-vous ?

Aujourd’hui, je cherche à combiner ces deux dimensions dans l’analyse de la famille contemporaine, et des rapports à l’intérieur de ces familles. Passeron a écrit un article très important à mes yeux, même si peu connu, où il montre que la démocratisation de l’école se joue sur deux plans : celui de la transmission des savoirs, plus ou moins égalitaire, plus ou moins faussée par les mécanismes de la reproduction, et celle du style pédagogique, plus ou moins participatif, plus ou moins autoritaire. Et au lieu de dire : « le style démocratique est un leurre », il dit : « c’est une autre dimension » [1]. Ce sont deux ordres qui ne s’articulent pas si aisément. Passeron ne va pas jusqu’au bout du raisonnement en mettant ces deux dimensions au même niveau, mais il a bien posé le problème. […]

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François de Singly est professeur de sociologie à l’Université Paris V.

[1] J.-C Passeron, « La relation pédagogique et le système d’enseignement », Prospective, 1967, 14, pp.149-171.

publié dans Vacarme 43 printemps 2008

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