Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui
De partout, une même petite musique lancine. À l’école aujourd’hui, les élèves ne respecteraient plus les professeurs, l’autorité devrait être restaurée, les enseignements fondamentaux privilégiés. On peut penser exactement le contraire : l’école ne souffre pas d’un défaut d’autorité, mais de l’omniprésence de l’obligation et du monopole du maître sur les savoirs enseignés. Démontage et propositions pour une école où apprendre a un sens.
On nous dit [1] que le règne du caprice et du divertissement s’est insinué jusque dans l’école, ce lieu où l’autorité semble la plus naturelle, la plus légitime, parce que fondée sur une inégalité apparemment incontestable et imposée pour le seul bien des intéressés. On nous dit que l’autorité du maître a été ruinée, que la supériorité de son âge et de son savoir n’est plus reconnue, que son utilité même est contestée. Et l’on accuse tantôt l’extension des principes de la démocratie hors de leur champ d’application naturel, tantôt le développement d’un désastreux relativisme, qui s’expliquerait à la fois par le « culte » contemporain de l’individu et par la généralisation du modèle de la consommation à l’ensemble des rapports sociaux. On évoque tout cela pêle-mêle ou successivement, pour conclure que l’école serait désormais dans l’incapacité de remplir sa fonction de transmission d’un patrimoine culturel.
Le plus frappant dans ces discours est leur force de conviction au regard de leur peu de fondement. Sans entreprendre de rendre raison de cette puissance, contentons-nous de remarquer que ces discours ont pour effet de nous masquer ce qui partout apparaît, dès qu’on parvient à entamer le sentiment d’évidence qui empreint trop souvent notre perception de l’école, à savoir l’omniprésence de relations d’autorité. Dès lors, le problème est-il vraiment de restaurer l’autorité du maître et la majesté de l’école, ou plutôt de critiquer les formes de l’autorité à l’école ? L’enjeu est d’autant plus grand que, loin d’avoir été sapé, le modèle de l’autorité pédagogique tend plutôt à essaimer, à s’étendre à l’ensemble de la société, notamment à travers l’idée que la politique relève essentiellement de la gestion, qu’elle n’est finalement qu’une affaire de compétence.
On pourrait penser que c’en est bien fini de l’école caserne dénoncée en son temps par Fernand Oury et Jacques Pain, mais il faudrait plutôt s’interroger sur ses mutations : certes, on peut aujourd’hui faire savoir qu’on porte un string ou un piercing à l’école, certes les déclarations d’affection mutuelle y sont (généralement) tolérées — ce qui était inconcevable dans les années 1960 — mais les préoccupations concernant tant la « montée des communautarismes » que la « délinquance » et l’« incivilité » ont permis la multiplication des règles et des contrôles, et des dispositifs destinés à les imposer. Le seuil de violence toléré à l’école est aujourd’hui singulièrement bas, comparé à ce qu’il a pu être dans les années 1950, par exemple, la nouveauté résidant évidemment en cela que la réaction aux transgressions des règles de « civilité » ne fait plus intervenir seulement l’autorité de l’institution scolaire, mais également l’autorité de la police, de l’institution judiciaire, voire de la psychiatrie. […]
L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro actuellement en vente en librairies ou sur commande.
[1] Je dis « on » pour aller vite : la rumeur a des porteurs assez divers, des « républicains » déclarés aux « anti-libéraux », de ceux qui assument leur virage droitier à ceux qui pensent que la gauche a oublié le peuple au profit des « communautés ».