Vacarme 43 / lignes

tisser la toile

création d’un Master de sciences de l’éducation

par Vincent Casanova, Ariane Chottin & Mathieu Potte-Bonneville

En matière éducative, l’expérimentation semble souvent prise dans une série d’alternatives qui paraissent en restreindre la portée : tantôt assimilée à un « luxe » n’ayant cours que dans des lieux privilégiés, et tantôt vue comme une manière de ravauder un tissu social en deshérence ; tantôt réduite à une sophistication didactique et tantôt se donnant la difficile tâche d’organiser une synergie entre les différents intervenants sociaux, de l’autre côté des murs de l’école ; tantôt expression d’initiatives individuelles, mais du même coup éphémères, et tantôt émanant de dispositifs politiques et administratifs dont les acteurs peinent à se saisir. Ce sont toutes ces oppositions paralysantes que le Master CITS de l’Université de Nanterre vise à déjouer, croisant les disciplines pour donner un autre sens à « l’intervention en terrains sensibles ». Rencontre à cinq voix.

La mise en place du système Licence-Master-Doctorat (LMD) a parfois été vécue comme une aubaine. Au département des Sciences de l’éducation de l’Université Paris X-Nanterre, la réforme a permis d’ouvrir en 2005 un nouveau parcours de formation : alors qu’un DESS n’avait jamais pu voir le jour, un master professionnel mention « Cadres d’intervention en terrains sensibles » (CITS) a été créé. Aucun miracle pour autant : il a fallu fonctionner à moyens constants. Ce processus toutefois est dans l’esprit même du master : « Il s’agit avant tout d’apprendre à se glisser dans le déjà existant » selon Marie-Anne Hugon, responsable pédagogique de la formation. Venue de l’Éducation nationale et de l’enseignement spécialisé dans l’enfance inadaptée, elle reste optimiste sur la capacité des gens à se jouer des mécanismes institutionnels ou à jouer avec eux : « À l’interstice entre les grandes institutions ou en leur sein, il y a des petites niches écologiques où quand les gens ont envie de faire des choses, ils y arrivent ». De l’espoir, du désir, des idées, il y en a toujours, même au cœur de la puissance publique.

réseaux

Ils ont été plusieurs à porter le projet, au croisement de nombreux réseaux : « Chacun avait un capital, un trésor de connaissances, de lieux, de rencontres. » Jacques Pain est un spécialiste de la pédagogie institutionnelle et de la violence en milieu scolaire. Alain Vulbeau, sociologue de formation, s’est intéressé de son côté à la façon dont les jeunes dans les banlieues arrivent à exister dans l’espace public et à négocier leur relation avec les institutions. Hervé Cellier, ancien directeur d’école, a fait une thèse sur la démocratie à l’école. Halima Belhandouz a travaillé sur la question des « minorités involontaires » et la non-prise en compte par l’école de la mémoire coloniale et des effets induits sur les trajectoires scolaires. Qu’ils viennent de l’intérieur ou de l’extérieur de l’institution scolaire, une même conviction les réunit : « L’éducation il y en a partout et pas seulement à l’école. Pour cela tout simplement, l’école ne s’en sortira pas toute seule. Il faut développer absolument une vision partenariale, ouverte, des questions scolaires. »

Pour en arriver à une approche au spectre si large, il faut en passer par un apprentissage pluriel des savoirs à mobiliser. La diversité des enseignements proposés dans le master permet d’en donner un aperçu : les étudiants s’initient tout à la fois aux politiques de la ville, aux violences juvéniles et institutionnelles à l’école et autour de l’école, aux pédagogies de la ville, de l’établissement, de la classe. Sont sollicitées ainsi des connaissances relevant de la sociologie de la jeunesse et de la traduction, de la psychopathologie de l’adolescent, de l’anthropologie ou bien encore de la géographie urbaine. Par ailleurs, si ce n’est un cours magistral d’ailleurs accessible en ligne, les séminaires se déroulent sous la forme d’ateliers. Ils visent à développer des compétences opérationnelles dans le diagnostic territorial, l’expertise de situations de crise, l’animation d’équipe et la conduite de projets. En somme, l’objectif est de former à des emplois où les gens sont capables de penser en collectif les questions d’école, d’animation et de vie publique. Tout l’enjeu de la formation se situe dans ce nœud : « Monter un diplôme qui associerait l’approche territoriale des problèmes éducatifs, et une ouverture de l’école sur son environnement. » Car c’est depuis cet environnement que naissent les questionnements et les modes d’action. Ils répondent tous à un même qualificatif : « sensible ». […]

L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro actuellement en vente en librairies ou sur commande.

Un maître ignorant

Olivier Brito a construit son mémoire de master sous la direction d’Halima Belhandouz à partir de son expérience d’« accompagnement à la scolarité appliquée à une classe d’élèves nouvellement arrivés » dans une école du bas Belleville. Extraits.

« Les instituteurs passaient une grande partie de leur temps à rappeler aux enfants qu’il était interdit de parler chinois au sein de l’école. C’est donc conscient de m’inscrire à contre-courant de la ligne pédagogique de l’école que j’insistais […]. Elle m’accorda une totale liberté d’action pendant la première semaine des vacances de Pâques […], à ma grande surprise, je découvris le jour de mon premier atelier bilingue que le groupe habituellement composé de douze enfants exclusivement chinois allait approcher de la vingtaine, avec deux enfants sri lankais et un tunisien ».

« Ce n’est qu’en s’exerçant à comparer les différences formelles entre sa langue d’origine et le français que l’enfant acquiert les structures de la langue d’accueil ».

« Afin d’investir les enfants ne parlant pas chinois dans l’activité, j’ai mis en place une “chaîne de traduction” ».

« Cet atelier de traduction m’a apporté une entière satisfaction car, pour une fois, les enfants étaient enthousiastes à l’idée de rechercher des traductions en français. Cependant l’atelier était en quelque sorte créateur d’inégalité car il ne permettait pas aux enfants non sinophones de comparer les structures avec leur langue maternelle, ce à quoi j’allais remédier par la création de dominos trilingues ».

« […] La découverte d’un article de didactologie m’a permis de voir que ce que je prenais pour des failles du dispositif était en réalité ses points forts ».

« Une fois la pédagogie active mise en place l’enseignement se trouve facilité. Une fois l’enfant investi dans ses propres apprentissages, le maître se trouve libéré des nombreux effets parasites que peut comporter l’éducation traditionnelle, telles que la gestion de l’autorité, des sanctions ou encore l’émulation ».

publié dans Vacarme 43 printemps 2008

Vacarme 43
» consulter le sommaire
» s'abonner
» commander

lignes de Vacarme éducation, institutions

actuellement en librairies

Vacarme 43
» consulter le sommaire
» s'abonner
» commander
» acheter en librairie