Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui

travail : changer de régime

entretien avec Isabelle Ferreras

entretien réalisé par Stany Grelet & Sacha Zilberfarb

Pourquoi le travail échapperait-il aux exigences de justice et d’égalité qui sont celles d’une société démocratique ? À partir d’une enquête sociologique menée auprès des caissières de la grande distribution en Belgique, Isabelle Ferreras montre comment, en dépit du régime domestique d’autorité qui continue de prévaloir dans l’entreprise, les aspirations démocratiques l’envahissent peu à peu, faisant du travail un espace proprement politique. Pistes pour une émancipation en cours.

Ce qui est d’emblée saisissant, dans vos recherches, c’est la perspective historique qu’elles tracent : longtemps confiné à la sphère privée, le travail est devenu politique, et le sera de plus en plus.

Pour comprendre l’expérience que les individus font au travail aujourd’hui, il me semble nécessaire de la replacer dans l’histoire générale de l’émancipation de l’individu dans les sociétés occidentales. Cette histoire, c’est celle d’un arrachement progressif du travail au monde privé. Ce « sens de l’histoire » n’est pas naturel, il est le fruit de luttes, d’engagements très concrets. On peut en retracer trois grandes étapes. À la fin du XIXe siècle, au moment où le capitalisme industriel restructure l’ensemble de la vie de la société, on quitte les campagnes pour trouver du travail dans les villes, à l’usine : ce déplacement, le fait que le travail ne soit plus dans le lieu du domestique, du domus au sens strict, constitue un premier arrachement à la sphère privée. Ensuite, le travail va progressivement devenir LE vecteur de la citoyenneté sociale. Adossée aux droits de représentation collective acquis au XXe siècle, la transformation en cours prend sa pleine dimension après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le travail devient le lieu central de l’action politique. Aujourd’hui, troisième étape : le passage d’une économie industrielle à une économie de services. Cela implique bien plus qu’un simple changement d’objet de l’activité. D’une économie où le travail se fait en contact avec la machine sous la supervision d’une hiérarchie dans un lieu clos, on passe à une activité qui met en présence d’autrui, d’un autre qui n’est pas le collègue ni le chef : cet autre, c’est le client. Le client est partout, même s’il n’est pas directement sur le lieu de travail. Prenez le secteur bancaire : dans le back office, sa présence est médiatisée via les technologies de la communication. Même le secteur manufacturier est actuellement soumis au modèle des services. Un ingénieur dans une usine est en contact permanent avec les fournisseurs. Le « paradigme du client » est en train de transformer l’ensemble du système productif.

De quelle manière, exactement ?

Pour les salariés, le client est comme l’opérateur d’un envahissement de l’économie par les normes démocratiques. C’est là qu’est utile le concept sociologique de régime d’interaction : on interagit avec les autres sur un arrière-fond culturel qui donne sens à ces interactions et les oriente. Imaginez que vous devez demander l’heure à quelqu’un dans la rue : vous devrez lui poser la question d’égal à égal. Si vous prenez votre interlocuteur de haut, vous aurez peu de chances d’obtenir la réponse, ou elle sera intentionnellement fausse ; votre interaction sera inefficace. Dans une société à culture démocratique stabilisée, vous devez vous conformer aux exigences du régime d’interaction typique de la sphère publique qui reconnaît, par exemple, l’égale dignité de chacun. Le travailleur ne peut pas accepter d’être traité autrement, même par un client qu’il doit servir. La présence du client dans le milieu de travail mobilise des conventions d’interaction typiques de l’espace public démocratique. Aujourd’hui on n’est plus le domestique de personne. Même la caissière, l’ouvrier ou le travailleur aux champs ont intégré cette norme de l’égalité. Ainsi les caissières de supermarché se plaignent souvent du mépris qui leur est témoigné : le déni de leur égale dignité s’y entend. […]

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Isabelle Ferreras est professeur de sociologie à l’Université de Louvain/FNRS. Elle est l’auteur de Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Presses de Sciences Po, 2007.

publié dans Vacarme 43 printemps 2008

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