Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui

laissez passer l’invention

par Ariane Chottin, Françoise Labridy & Claire Piette

La psychanalyse, on pourrait s’en servir pour n’importe quoi : contester les autorités traditionnelles, les fonder, en inventer d’autres, s’en désintéresser. Lacan prend ce problème à sa racine en interrogeant le désir même de l’analyste, et par lui l’autorité du père et de la loi dans l’analyse, l’autorité de Freud dans l’institution, et l’autorité de celle-ci au sein de la société. Tous les clichés volent alors en éclats : on attendait un Père, on en a plusieurs, une loi d’airain, on a une loi accueillante aux particularités, un Freud magnifié, on a un Freud tâtonnant, une institution donnant des leçons, et l’on trouve des praticiens à l’écoute des souffrances contemporaines. Bref, une sorte d’envers de l’autorité ?

faire autorité

Dès son invention par Freud, la psychanalyse a occupé une position singulière vis-à-vis de l’autorité. En cherchant à déchiffrer le message en souffrance que les corps contorsionnés des hystériques enfermées à la Salpêtrière, réputées incurables et abandonnées de la médecine, donnent à voir, le jeune Freud met au jour une part obscure de la vérité humaine, en fait sa cause, et se fait mettre au ban de la Société des médecins de Vienne. La découverte de l’inconscient, de la sexualité infantile, du refoulement, des pulsions, du principe de plaisir et de la pulsion de mort, patiemment élaborés à partir de la cure de parole de femmes et d’hommes qui bravent l’ordre bourgeois pour se rendre à son cabinet, bouleverse les savoirs, soulève des rejets violents, puis, fait autorité.

L’autorité de cette “science” inédite, toujours relancée par les avancées de sa clinique, ne cessera depuis de serrer de près ce que Lacan allait appeler le réel [1].

Rebelle aux discours institués — et régulièrement menacée par ceux-là même qu’elle inspire, qui la pillent ou la galvaudent, qui tentent de la réduire à des universaux, à des traitements chiffrables ou aux résultats — la psychanalyse fait consister une forme d’autorité indissociable d’un inconfort, d’une subversion, d’une résistance à tout ce qui permettrait de la circonvenir. Or cette “science” qui embarrasse la science procède autant, pour le sujet qui y a recours, de réponses à trouver, que des questions inattendues qui en ressurgissent. Son histoire en porte la marque, jalonnée de censures, de crises, de scissions jusque dans ses propres rangs.

La psychanalyse porte la marque du désir de savoir de Freud. D’un désir sur lequel il ne céda jamais. En garder l’or vif et l’arracher au ronron de l’IPA (Association internationale de psychanalyse), fut le pari de Lacan et lui valut ce qu’il appela son “excommunication”, à la veille de 68.

question chauve-souris

En 1953, une scission se produit au sein de la SPP (Société psychanalytique de paris) filiale française de l’IPA. Le groupe de Lacan, qui a la responsabilité de la Commission d’Enseignement, fonde la SFP (Société française de psychanalyse) et en demande la reconnaissance par l’IPA. L’IPA crée alors un Comité international d’évaluation qui doit statuer sur ce « groupe d’étude » (s’y trouvent Dolto, Lagache, Perrier et bien d’autres). En 1961, au Congrès d’Edimbourg, le Comité n’admet pas le groupe et ajourne sa décision au congrès suivant, en transmettant des recommandations : durée et nombre des séances (45 mn, 4 fois par semaine), interdiction aux élèves d’assister aux cours de leur analyste (Lacan tient depuis huit ans son séminaire à Ste Anne), que « l’enseignement de la psychanalyse des enfants soit jusqu’à nouvel ordre considéré comme inexistant » et encore, au point 13a que Dolto et Lacan restent en dehors de toute formation, qu’on ne leur confie plus de cas d’analyse didactique ou de contrôle. Au congrès suivant, la crise éclate :« Il faut savoir que Lacan doit être exclu de toute activité concernant l’enseignement et ce, à jamais ». […]

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[1] Par « réel », Lacan désigne l’impossible (ce qui ne peut être résorbé par le signifiant).

publié dans Vacarme 43 printemps 2008

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