Vacarme 43 / cahier
L’aptitude à créer des outils et à s’en servir est généralement citée comme la base même de toute humanité possible. Qu’il s’agisse de l’homo faber (terme créé par Bergson et adopté pour sa valeur générique) ou de l’homo habilis (terme plus récent mais qui désigne un repérage de cette aptitude placé beaucoup plus haut dans l’histoire de l’humanité) et toujours l’homo sapiens ou ses ancêtres sont-ils accompagnés de ce double qui, à côté d’eux et en eux, fabrique, fabrique sans fin et transforme. L’histoire des civilisations, massivement et vertébralement, est celle du travail, celle de la visibilité des marques matérielles du travail, et c’est toujours un vertige que de se pencher sur les planches ou les vitrines montrant l’évolution lente, graduelle, inexorable, de la forme des plus anciens outils : pointes qui s’affinent et se spécialisent, parcourant de la masse à l’éclat le patient voyage d’une perfection croissante — voyage au bout duquel, dans un raccourci historique facile mais inévitable produisant un effet de tremplin, s’aperçoivent d’autres forces et instruments, liés à d’autres âges et usages : par-delà faux et moulins, et en sautant les siècles, fabriques et machines, avec vapeur, roues dentées et courroies de transmission, puis enfin mégapoles et banlieues saturées d’écrans, soit, guerres incluses, le perpétuel chantier du monde, son devenir accéléré et strident et cette sorte d’accumulation béate qui a fini par tout remplir et dominer.
Et même si nous sommes aujourd’hui sortis de la phase bruyante et triomphante de l’âge industriel proprement dit et si les signes du travail ne sont plus ceux des idéologies productivistes et du culte du Progrès, avec leurs cheminées, leurs sheds étirés à l’infini et leurs soleils levants, l’horizon de pensée moyen des sociétés développées demeure celui d’un monde de labeur et d’agitation tout entier dévoué si possible à la Croissance — qui n’est rien d’autre peut-être que la traduction purement technique et modernisée du vieux Progrès. Avec quelle violence l’ensemble des états de choses — l’état des choses entre elles et des hommes entre eux parmi les choses — a pu être bouleversé depuis deux siècles, et presque partout sur la Terre, on ne le mesure que de loin en loin ou de temps en temps, à la faveur d’un saut de côté ou d’un brusque recul. Et c’est là, sur le fond d’une catastrophe que l’on juge selon les jours seulement possible ou au contraire probable, que le monde du travail, selon la diversité enchevêtrée de tous ses modes, apparaît dans une sorte de maelström d’images embouties, avec tout ce qu’il lève, soulève et emporte : plein emploi et chômage, exploitation et exténuation des ressources et des hommes, course en avant où la volonté de contrôle rivalise sans fin avec un mouvement ivre de lui-même, richesses fabuleuses et masses affolées, pauvres hères et migrants, guerres des frontières, des tarifs et des réseaux, coulées de lave humaine dans les gares aux heures de pointe, pointage et temps compté, fast food et news sans auteurs, aussi vite dégluties qu’avalées, déchets, tonnes de déchets — un film au montage saccadé, sans rythme, l’énorme film en devenir du chantier où nous sommes jetés, tous autant que nous sommes et chacun à son poste, qu’il l’ait ou non voulu.
Mais n’y aurait-il que cela et nos vies ne seraient pas racontées : car autre chose, et là aussi depuis l’aube des temps, a lieu et se déroule — quelque chose qui n’est pas le travail ou que le travail à lui seul ne peut pas qualifier, quelque chose qui n’est pas non plus le repos ou la simple interruption du travail et qui échappe donc au schème de la reconstitution de la force de travail ou à celui de sa version modernisée, la sphère du loisir. Un autre film par conséquent, au tournage plus lent et plus secret, plein de rushes anonymes et de chutes lointaines — un film d’ouvertures qui longe la vie et la dédouble, la déploie, la sauve. […]
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Ce texte a été publié une première fois dans le catalogue de l’exposition « Et voilà le travail » organisée par Laetitia Talbot, qui s’est tenue du 13 juillet au 30 septembre 2007 à la Galerie d’Art du Conseil Général des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence.