Vacarme 44 / lignes

les mille et une nuits de la lutte de classe

par Pierre Zaoui

La lutte de classe nous accable. C’est un sentiment intime indépassable, mais dont on n’arrive plus rien à faire, et donc auquel collectivement on ne croit plus. Plutôt alors que d’essayer de le « dépasser », pourquoi ne pas essayer de le disperser ou de le disséminer dans l’ensemble des « petits récits » que produisent individus et communautés politiques. C’est peut-être ce qui a été tenté en France à la fin des années 1970. Petite visite guidée avec Lyotard en cicerone.

On connaît presque tous le grand récit de la lutte de classes. C’est le récit marxiste-léniniste de l’émancipation progressive du prolétariat calqué sur le grand récit hégélien de la dialectique du maître et de l’esclave et de la fin de l’histoire : d’abord les communismes primitifs disparurent un à un à la suite de l’accaparement par une minorité des moyens de subsistance de tous, et donnèrent naissance à des sociétés divisées traversées par des conflits de classes tantôt ouverts tantôt déguisés (entre hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurande et compagnons) qui les conduisaient soit à des transformations révolutionnaires, soit à la ruine ; ensuite, cette lutte de classes connaît son apogée avec la lutte entre bourgeois et prolétaires dans les sociétés capitalistes avancées ; enfin, par une révolution mondiale, la classe dominée s’impose, rationalise la production et la pousse à des rendements inconnus ouvrant ainsi la voie à une véritable « société sans classes », société mondiale, société d’abondance, sans travail, sans exploitation, sans division, sans État, où chacun pourra se livrer à sa libre activité et où tous auront des « latrines en or ».

Difficile pourtant de nier qu’en un tel grand récit, presque plus personne ne croit. En tout cas, ni chez les syndicalistes censés le diffuser parmi les travailleurs, ni chez les philosophes, sociologues, économistes, artistes et autres intellectuels organiques censés en parfaire le discours et en prouver sans cesse la véracité. Il y a bien encore chez quelques-uns un sentiment confus, reconnu ou refoulé, il y a aussi quelques traces anciennes — des symboles, des images, des chants —, et quelques travaux plus vivaces ici ou ailleurs, mais tous semblent trop ténus ou trop épars pour la préserver en tant que véritable objet de croyance collective, c’est-à-dire capable de fixer et d’unifier durablement nos existences dans une politique une.

Mais plus encore, y a-t-on jamais cru ? Est-il seulement sûr que la classe ouvrière ait jamais, même par le passé, eu une telle mémoire et une telle « conscience de classe » en-dehors d’une part de prétendues avant-gardes extrêmement minoritaires censées les mener, d’autre part du grand récit théorique censé légitimer ces dernières ?

Si ce n’est pas le cas, force serait alors de constater que l’ère de la lutte de classes est doublement close. Close de n’avoir jamais été crue collectivement, en sa vérité historique, seulement construite et du départ par un « grand récit » à la fois théorique et bureaucratique, mais distincte des procédures effectives d’établissement de la science moderne. Et close par le discrédit dans lequel est tombé même ce « grand récit » défini tivement sans vérité.

Le premier à chercher alors à élaborer sérieusement un tel constat en termes de « récits », c’est Lyotard. […]

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Note : Pour comprendre l’étrange parcours de Lyotard, après ses périodes marxiste (années 1960) et deleuzienne (1970-1974), à la fin des années 1970 et au début des années 1980, on peut reparcourir, si possible dans l’ordre : Rudiments païens (10/18, 1976) ; Instructions païennes (Galilée, 1977) ; La Condition postmoderne (Minuit, 1979) ; Le Différend (Minuit, 1984) ; L’Enthousiasme (Galilée, 1986) ; Le Postmoderne expliqué aux enfants (Galilée, 1988).