Vacarme 44 / chantier pour en finir avec l’évaluation

vos papiers !

la science à l’aune de la raison comptable

par Georges Debrégeas & Fabien Jobard

Évaluer la recherche, après tout, c’est la science même. Mais si son évaluation se réduit à une exigence de performance individuelle et à une traque aux oisifs — ce sont les objectifs à peine voilés des réformes en cours —, elle aura le même résultat que partout où elle s’applique de cette manière : la transformation du chercheur en entrepreneur de soi, et un formidable appauvrissement de son travail. Et si les meilleurs garants de la création scientifique étaient, au contraire, la liberté qu’on lui accorde et les collectifs qu’elle se donne ?

L’évaluation de l’activité scientifique est aujourd’hui le lieu d’une inventivité bureaucratique remarquable. D’un côté, les chercheurs qui exercent à l’université (en langage indigène, les « enseignants-chercheurs ») n’étaient jusqu’à présent évalués (par le Conseil national des universités) qu’à l’occasion des demandes de promotion, soit une fois dans la carrière, tandis que les chercheurs exerçant dans les établissements dits techniques et scientifiques (epst) type cnrs, Inserm, etc., le sont à intervalles réguliers depuis des décennies. Présenter ainsi les choses revient toutefois à taire une autre évaluation, au cœur du métier : celle que produisent les scientifiques eux-mêmes lors des colloques ou dans les revues. Ce sont pourtant les lieux centraux de l’évaluation des producteurs de savoir, significativement ignorés en tant que tels par les réformes de l’évaluation.

En 2006, la loi d’orientation de la recherche a créé une agence d’évaluation (Aeres), dont les membres sont nommés, et qui se superpose aux organes internes, comme le Comité national du cnrs, dont les membres sont pour leur majorité élus par leurs pairs. Ces institutions sont le cœur de la vindicte gouvernementale : électives, elles le seraient dans les deux sens du terme et favoriseraient l’entre-soi — l’évaluation française, ou des copains qui s’évaluent entre eux [1]. Toutefois, personne n’a à ce jour été capable de substituer d’autres principes de légitimité scientifique que celle de l’appréciation portée par les scientifiques eux-mêmes. Si ce n’est la légitimité du Prince (les membres nommés par le ministre), ou une légitimité importée, le plus souvent du champ industriel ou managérial, via ces « personnalités qualifiées » introduites en surnombre dans les lois récentes. […]

L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro actuellement en vente en librairies ou sur commande.

Georges Debrégeas, physicien au cnrs, est vice-président de Sauvons la recherche. Fabien Jobard, politiste au cnrs, est élu au Comité national, Syndicat national des chercheurs scientifiques.

[1] On ne peut, faute de place ici, exposer dans le détail les répertoires argumentatifs des partisans de la destruction des organismes existants. On renverra néanmoins le lecteur aux chroniques d’Alain Perez, journaliste aux Échos affecté aux questions scientifiques, qui propose, à défaut d’un journalisme d’information, un journalisme d’anticipation dont la seule mais systématique vertu est de renseigner avec une grande exactitude sur les réformes gouvernementales à venir.

publié dans Vacarme 44 été 2008

Vacarme 44
» consulter le sommaire
» commander

chantier pour en finir avec l’évaluation / sommaire

actuellement en librairies

Vacarme 45
» consulter le sommaire
» s'abonner
» commander
» acheter en librairie